La Fracture
de Nina Allan

Roman protéiforme, La Fracture pourrait être au premier abord un récit classique du roman noir : la disparition d’une jeune fille de Manchester, Julie, qui rêvait d’ailleurs et ne voulait pas se contenter d’une vie toute tracée, la petite soeur, Selena, qui adore son aînée et dont la vie s’arrête, une mère qui prend sur elle, un père qui devient fou… Tueur en série, fugue, les pistes classiques sont évoquées, puis abandonnées. Seul le père s’obstine et poursuit une quête qui le conduira à sa perte.

Vingt ans après la disparition, Selena reçoit un coup de fil. Au téléphone, Julie, sa sœur, dont l’absence a forgé en creux toute son existence.

« Dans le monde au-delà des rideaux, Julie avait été présente avant ce jour, c’était un fait physique. (…) 
Si le monde au-delà des rideaux avait contenu Julie sans interruption, alors le monde dans la tête de Selena avait été un mensonge.
Un mensonge partiel, du moins.
Un monde contaminé par le mensonge, comme le métal par la rouille. »

La Julie qui appelle Selena, ce jour-là, est-elle la vraie Julie ? Sa sœur a-t-elle basculé dans un univers parallèles, semblable au nôtre ?

Ce qui captive dans ce récit, prix British Science-Fiction 2017, c’est cette suite de glissements, de possibles, les non-dits, les mondes ouverts derrière des descriptions factuelles, les correspondances improbables comme autant de pistes se dérobant aussitôt.

« Il y avait quelque chose, toutefois. Un éclat de terreur logé dans mon esprit, un fragment de souvenir.
Comme une camionnette blanche,
Comme un trou noir. »

Nina Allan, qui pratique le syncrétisme des genres et dit aimer les romans policiers « parce qu’ils combinent une narration prosaïque, à la recherche de l’extraordinaire », utilise librement tous les styles qui servent son propos. La force du roman tient à ces failles qu’il ouvre sous les pieds du lecteur, profondes mais étroites, entre deux morceaux de terre ferme, des failles qu’on peut franchir malgré tout. Il ne cède à aucune facilité. Pas de violence gratuite, ici le récit n’est jamais totalement terrifiant, il ne l’est que par fulgurance, par vertige.

La Fracture n’utilise aucune des ficelles de la démonstration spectaculaire. Le livre penche vers l’apaisement, au contraire, vers une sorte de saudade où des personnages habitent leur vie sans y prendre vraiment part, sous peine de perdre la raison – Le père était-il vraiment fou ainsi qu’on l’a dit ? Julie est-elle folle ? – et nous laissent des questionnements sans fin.

Kits Hilaire

La Fracture, de Nina Allan, Tristram, 2019

Photo © Pere Farré