Lorsque Françoise paraît
d’Éric Bu

Biopic psychanalytique au théâtre Lepic

Comment parler de la mort aux enfants ? Impossible. D’où les formules « il est parti », « elle nous a quittés ». Françoise Dolto née Marette, comme la plupart des enfants, ne se satisfait pas des réponses de son milieu et comprend dès l’âge de cinq ans que les adultes ne savent pas tout. « Ce qui m’intéresse surtout, dit-elle alors, c’est de comprendre le déroulement de la pensée et de la parole. Comment ça circule. » Sa famille lui fournit un terrain d’observation privilégié, les grandes personnes manquent, selon elle, singulièrement de bon sens. La petite développe une pensée très libre, au grand dam de sa mère. « Elle comprit très vite, déclare Catherine Dolto, fille de Françoise, que sa mère était malade et trouva le moyen d’avoir pour elle une compassion qui la protégea de la haine et du désespoir. Elle accepta de vivre dans son ombre pendant des années », sans renoncer à son projet devenir médecin d’éducation, et c’est en analyste qu’elle fera plus tard le diagnostic de la névrose de sa mère.

Une biographie n’a d’intérêt que lorsqu’elle tente de débusquer les secrets de l’intime, le palimpseste des différentes couches de temps vécu ; Comment devient-on Françoise Dolto ? L’écriture intelligente d’Éric Bu, l’auteur de cette pièce, sa mise en scène haletante nous permettent d’approcher le cheminement suivi. L’auteur a fait des recherches, avec l’aide de Catherine Dolto, à partir des écrits de la clinicienne et d’un court récit – Enfances – dans lequel la psychanalyste évoque la petite Vava, comme on l’appelait à l’époque.

Lorsque Françoise paraît est avant tout une superbe mécanique théâtrale. Les trois comédiens Sophie Forte, Christine Gagnepain et Stéphane Giletta, réussissent des ruptures à vue avec très peu d’accessoires, un élément de costume, une chaise, un accent, quelques répliques. Au-delà des rôles principaux, Suzanne, la mère neurasthénique de Françoise, Henry Marette, son père protecteur, une profusion de figures passent. Les acteurs alternent les personnages secondaires et comme ces derniers réapparaissent à plusieurs reprises, ils se métamorphosent de façon à ce que les spectateurs les reconnaissent immédiatement sans tomber dans la caricature. On y voit René Laforgue, le psychiatre alsacien, qui permit à la jeune fille de se libérer d’une culpabilité mortifère, surnommé « petit père ». Il avait une propriété vinicole dans le Var et, chaque année, invitait ses patients, le « club des piqués », à le rejoindre dans un petit hôtel proche. On reconnaît Jacques Lacan, si précieux avec sa voix de fausset dont Françoise avouait ne pas toujours comprendre les circonvolutions ; il y a également Carlos, le chanteur, fils aîné des Dolto et interprète de Tout nu, tout bronzé. Cet enfant surprenant, Jean Chrysostome de son vrai nom, était admiré par sa mère comme les deux autres, Catherine et Grégoire. Pour les détracteurs de la psychanalyste il aurait été la preuve de l’échec de sa méthode d’éducation. Des silhouettes moins connues traversent la scène, comme Mme Leblanc, veuve de guerre qui doit trouver un moyen de gagner sa vie. Elle envisage de vendre son corps plutôt que d’aller travailler, perspective encore plus humiliante pour cette femme issue de la bourgeoisie, à l’époque. Sophie Forte incarne Françoise Dolto à tous les âges entre 4 et 80 ans, avec son écoute si intense, sa fantaisie ; elle exécute quelques sauts sur une marelle imaginaire, entre deux séances avec des enfants, Vava n’est jamais très loin. « Quand je joue l’enfant, déclare la comédienne, je redeviens enfant. J’ai huit ans, j’ai quatre ans ! Comme quand je fais mes spectacles jeunesse : je suis une enfant ! D’ailleurs les enfants le croient. Ils le croient parce que je le crois. C’est la chance du comédien de pouvoir rajeunir à la demande. » Françoise Dolto aimait le théâtre, un lieu où, comme dans les rêves, on lâche prise dans la lumière du plateau, suspendu au corps du comédien.

Ne ratez pas ce spectacle émouvant et poétique dès sa reprise, la psychanalyse n’aura jamais été aussi joyeuse.

Sylvie Boursier

Lorsque Françoise paraît, texte et mise en scène d’Éric Bu, création au théâtre Lepic en octobre 2020, représentations interrompues par le confinement. Reprise le 17 décembre 2020 au théâtre Lepic.

Texte intégral et entretiens avec l’équipe artistique parus en octobre 2020 dans le numéro 1483 – de l’avant-scène théâtre.

Enfances de Françoise Dolto, éditions du Seuil 1986.

Photo © Frédérique Toulet